Le Maroc et les Émirats Arabes Unis Renforcent leurs Liens Militaires Alors que l’Algérie Rompt avec Abou Dabi
Alors que l’Algérie rompt ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis et ferme son espace aérien aux appareils émiratis, le Maroc fait exactement l’inverse : il approfondit une coopération militaire qui couvre désormais l’entraînement conjoint, l’industrie de défense et un transfert de chasseurs Mirage 2000-9 discuté depuis des années. Cette divergence illustre à quel point le dossier du Sahara occidental redessine les alliances de défense en Afrique du Nord.
Photo : un Mirage 2000-9 de l’armée de l’air émiratie, le type d’appareil dont le transfert vers le Maroc est évoqué par Abou Dabi. Crédit : Colin Cooke Photo, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons
Le Maroc et les Émirats arabes unis ont profité des deux dernières semaines pour élargir officiellement une coopération militaire vieille de plusieurs décennies, au moment même où l’Algérie prenait le chemin inverse en rompant ses relations diplomatiques avec Abou Dabi et en fermant son espace aérien aux appareils émiratis. Ce contraste illustre une région où les partenariats de défense se lisent de plus en plus à travers le prisme du différend sur le Sahara occidental, comme l’a rapporté Military Africa cette semaine.
Une commission militaire mixte réunie à Rabat
La troisième session de la Commission militaire mixte maroco-émiratie s’est tenue à Rabat les 5 et 6 octobre. Le lieutenant-général Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales (FAR) et commandant de la zone Sud, a conduit la délégation marocaine sur instructions du roi Mohammed VI. Il a reçu une délégation émiratie dirigée par le major-général Issa Saif bin Ablan Al Mazrouei, chef d’état-major des forces armées des Émirats arabes unis.
Les deux parties ont abordé quatre thèmes : le développement des capacités de défense, l’industrie militaire, la formation et l’échange d’expertise. La presse officielle marocaine a indiqué que les deux responsables s’étaient félicités du rythme de la coopération et avaient promis de l’élargir encore, sans qu’aucun document final ni contrat précis n’ait été rendu public à l’issue de la rencontre. Le roi Mohammed VI a par ailleurs décoré Al Mazrouei — rapporté comme le grade de Grand Officier dans la presse anglophone, et comme « Grand Cordon » dans le communiqué en français des FAR repris par Le Matin — en reconnaissance de son rôle dans le renforcement des liens bilatéraux. La délégation émiratie s’est ensuite rendue au Marrakech Air Show, tenu du 7 au 10 octobre.
Cette relation ne date pas d’octobre. Le Maroc et les Émirats arabes unis ont signé leur premier accord de coopération militaire en 1980, suivi d’un accord-cadre plus large en mai 2006 portant sur la formation, les visites d’échange et l’assistance opérationnelle, technique et matérielle ; la commission mixte alterne depuis entre Rabat et Abou Dabi. Al Mazrouei avait d’ailleurs rencontré Berrid lors du Marrakech Air Show de 2024. En 2020, les Émirats arabes unis sont devenus le premier État non africain à ouvrir un consulat à Laâyoune, au Sahara occidental, et les échanges commerciaux bilatéraux auraient dépassé 800 millions de dollars en 2021.
La rupture algérienne avec Abou Dabi
La réunion de Rabat intervient dans le contexte d’une dégradation nette des relations entre Alger et les Émirats arabes unis. Le 10 septembre, le ministère algérien des Affaires étrangères a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec Abou Dabi, affirmant avoir « épuisé tous les moyens » de préserver les liens et accusant les Émirats d’actes « provocateurs ou hostiles », selon Reuters. Alger a donné 48 heures à l’ambassadeur émirati pour quitter le pays. À partir de minuit le 11 septembre, le ministère algérien de la Défense a fermé son espace aérien aux appareils civils et militaires immatriculés aux Émirats arabes unis, tout en accordant une dérogation aux vols commerciaux émiratis existants vers et depuis Alger jusqu’à la fin de l’année 2026. Les Émirats arabes unis ont dit espérer que cette mesure resterait temporaire.
Alger n’a pas donné d’explication détaillée et publique à cette rupture. Plusieurs médias la relient au soutien émirati à la position marocaine sur le Sahara occidental ainsi qu’à la normalisation des relations entre Abou Dabi et Israël. L’Algérie et le Maroc n’entretiennent eux-mêmes plus de relations diplomatiques depuis 2021 : Alger soutient le Front Polisario, qui réclame l’indépendance du Sahara occidental, tandis que Rabat propose une autonomie du territoire sous souveraineté marocaine. Le gouvernement marocain a dit regretter la décision algérienne concernant les Émirats arabes unis et a appelé au dialogue.
La question du Mirage 2000-9
L’enjeu le plus concret dans la relation entre Rabat et Abou Dabi n’est pas diplomatique mais matériel : un projet, évoqué depuis plusieurs années, de transfert d’une trentaine de chasseurs Dassault Mirage 2000-9 émiratis vers les Forces royales air marocaines. Le Mirage 2000-9 est une version spécifique aux Émirats arabes unis du Mirage 2000-5, dotée d’un radar et d’un système de guerre électronique plus modernes que la version export de base ; son arrivée représenterait un saut capacitaire significatif pour une flotte de chasse marocaine qui combine aujourd’hui des F-16 et des Mirage F1 vieillissants, décrits dans l’article de DefenceMENA sur la transition des chasseurs marocains du F-5 au F-16 Block 72. Un rapport de début mai indiquait que les Émirats arabes unis avaient reporté ce transfert, invoquant l’instabilité régionale, et conservaient en attendant les appareils à la base aérienne d’Al Dhafra ; le même rapport évoquait un contrat de maintenance parallèle entre Safran Aircraft Engines et Global Aerospace Logistics portant sur les moteurs M53-P2 du Mirage.
La propre flotte de chasse émiratie évolue elle aussi vers le haut de gamme depuis plusieurs années. Abou Dabi a commandé 80 Dassault Rafale F4 à la France en décembre 2021, et le rythme des livraisons de Rafale a de fait fixé le calendrier de disponibilité des Mirage 2000-9 plus anciens destinés à être cédés. De son côté, le Maroc diversifie ses propres fournisseurs plutôt que d’attendre uniquement les Émirats arabes unis : il a signé des accords de munitions guidées avec le groupe émirati EDGE, dont le contrat Desert Sting 16 et Thunder P-31 couvert par DefenceMENA en octobre, tout en continuant d’exploiter et d’étendre sa flotte de F-16.
Pourquoi c’est important pour l’Afrique
Pour le Maroc, cette commission militaire mixte renforcée offre à Rabat un canal de haut niveau vers la base industrielle de défense émiratie, précisément au moment où Alger se coupe elle-même de ce canal. Les gains concrets pour les forces armées marocaines résideront moins dans la cérémonie de Rabat que dans ce qui en découlera : places de formation, accords de coopération industrielle et, si le projet aboutit, une flotte de chasseurs plus capables à une fraction du coût d’un appareil neuf. La fermeture de l’espace aérien algérien n’a que peu d’effet militaire direct sur le Maroc, les deux armées de l’air ne se croisant guère auparavant dans leurs espaces respectifs. Sa portée est avant tout politique : elle confirme qu’Alger considère désormais les Émirats arabes unis comme une partie prenante du différend sur le Sahara occidental et de la rivalité régionale avec Rabat, plutôt que comme un partenaire golfique neutre. Pour le reste du continent, cet épisode rappelle que la présence industrielle de défense des pays du Golfe en Afrique — des contrats anti-drones au Sahel aux dispositifs de base en mer Rouge — n’est jamais totalement dissociée de la politique régionale qui l’accompagne, et que les gouvernements africains qui envisagent des partenariats golfiques doivent de plus en plus intégrer cette dimension politique au même titre que le matériel proposé.
Sources
- Military Africa : « Morocco and UAE Deepen Military Ties as Algeria Isolates Abu Dhabi »
- DefenceMENA : « Le Maroc Signe un Contrat EDGE pour les Munitions Guidées Desert Sting 16 et Thunder P-31 »
- DefenceMENA : « Du F-5 Tiger II au F-16 Block 72 : la transition des chasseurs marocains »





